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L’héritage lourd à porter d’une ville pénitentiaire

Dans les entrailles du pénitencier de Kingston (Photo avec l’aimable autorisation de la Commission des parcs du Saint-Laurent)

Par

Bronwyn Jaques

Revoir le point de vue historique

Published Date: 07 sept. 2018

Photo : Dans les entrailles du pénitencier de Kingston (Photo avec l’aimable autorisation de la Commission des parcs du Saint-Laurent)

Aujourd’hui, le patrimoine n’a plus uniquement vocation à préserver et célébrer la beauté, la créativité et l’innovation d’un passé qui n’est plus. Il s’approprie les blessures de l’histoire, les stigmates de la honte et les témoignages culturels intangibles de l’horreur. Sombre et complexe, ce patrimoine « synonyme de souffrance » nous rappelle les douleurs et les peines du passé. Il nous force à témoigner des atrocités commises et ébranle notre conception de notre place dans le monde.

Symbole d’histoire et d’innovation, Kingston a aussi une part d’ombre. Depuis l’ouverture de son pénitencier en 1835, la ville entretient un lien étroit avec le régime pénitentiaire et son développement a été influencé par les prisons, dont les sites sinistres font désormais partie intégrante du paysage urbain. À une époque, il y a eu 10 établissements correctionnels à Kingston et dans les environs. Théâtres de plusieurs émeutes, les prisons de Kingston ont longtemps été synonymes de morts, de traumatismes et de maltraitances et ont été au centre de l’attention pendant des années, aussi bien au niveau local que national. Depuis peu, le pénitencier de la ville a rouvert au public et il est désormais possible de le visiter. Parallèlement, l’ancienne prison des femmes a été vendue à un promoteur privé. Dans ce contexte, il devient essentiel de se confronter à cette part sombre du patrimoine de Kingston, tout en la préservant de façon respectueuse et digne.

Dans nos propres mots : Les liens entre le patrimoine de Kingston et ses pénitenciers était un projet d’histoire orale financé par la ville de Kingston et les Amis du Musée pénitentiaire, ayant pour objectif de mettre en lumière l’héritage difficile des établissements correctionnels de la région. En tant que coordonnatrice du projet, j’ai cherché à étudier les liens historiques et culturels complexes entre la collectivité de Kingston et les institutions pénitentiaires de la ville, afin de comprendre comment ces dernières avaient imprégné le tissu social local. Cette initiative visait à témoigner des expériences vécues et des relations nouées dans les tréfonds de ce bâtiment lugubre en pierre calcaire, mais aussi en dehors, et à dévoiler le ressenti des résidents de Kingston, qui doivent assumer l’héritage lourd à porter de « l’ancienne capitale pénitentiaire du Canada ». Pour cela, nous avons mené des entrevues auprès d’employés actuels et anciens du Service correctionnel du Canada, d’employés d’entreprises affiliées et de bénévoles d’organismes associés, d’anciens détenus, de membres de la communauté et d’activistes militant pour les droits des prisonniers.

Nous avons ainsi recueilli des histoires orales d’une grande diversité : chroniques nostalgiques, discussions sur ce que les pénitenciers ont apporté à la ville et récits introspectifs, critiques et désabusés reflétant les traumatismes infligés aux détenus, aux familles et à la collectivité de Kingston dans son ensemble. À l’évocation des prisons, de nombreux habitants sont partagés entre fierté, nostalgie, colère, honte et dégoût. Pour d’autres au contraire, ces établissements n’appellent aucune remise en cause et font partie intégrante du paysage, aussi bien physique que culturel. Ils sont « tout simplement là ».

Les projets comme Dans nos propres mots sont essentiels pour capturer le patrimoine intangible de Kingston, en particulier celui « synonyme de souffrance ». Ils encouragent un dialogue nuancé et une réflexion critique et donnent une voix à ceux dont les histoires sont bien souvent passées sous silence dans les récits officiels. L’engouement pour les visites guidées du pénitencier de Kingston, organisées par la Commission des parcs du Saint-Laurent, a démontré que l’histoire de cet établissement suscitait un intérêt certain et qu’il était indispensable de s’interroger sur la présentation et la compréhension de ce patrimoine sombre, notamment en lien avec la question du « tourisme sombre ». Incarnant à la fois la marchandisation et la consommation du patrimoine sombre, le tourisme sombre désigne « la visite de lieux étroitement associés à la mort, à la souffrance ou à des événements macabres » (d’après Richard Sharpley, dans The Darker Side of Travel: The Theory and Practice of Dark Tourism, chapitre Shedding Light on Dark Tourism: An Introduction). Cependant, l’intérêt pour le tourisme sombre va bien audelà d’une simple curiosité morbide. Comme l’expliquent les chercheuses Erica Lehrer et Cynthia E. Milton, « [a]lors que les visites de sites théâtres d’événements dramatiques sont souvent associées au voyeurisme et à une commercialisation cynique, il est possible qu’elles attirent en fait des personnes cherchant sincèrement à œuvrer pour la paix ou à imaginer et même façonner un avenir commun par le biais du dialogue ou de l’action politique » (dans Curating Difficult Knowledge: Violent Paths in Public Places, chapitre Introduction: Witnesses to Witnessing). En mettant en lumière le patrimoine sombre, les visites du pénitencier, de concert avec des projets comme Dans nos propres mots, peuvent vaincre l’indifférence provoquée par les prisons de Kingston pour offrir une lecture sociale à plusieurs voix de l’héritage pénal de la ville.