Partager:

Préservation du Centre régional de la Huronie

Pat Seth, principale demanderesse dans le recours collectif de la Huronie, montrant une camisole de force utilisée dans l’établissement. (Photo : Nancy Viva Davis)

Revoir le point de vue historique

Published Date: sept. 07, 2018

Photo : Pat Seth, principale demanderesse dans le recours collectif de la Huronie, montrant une camisole de force utilisée dans l’établissement. (Photo : Nancy Viva Davis)

Le lac Simcoe est entouré de collines verdoyantes qui viennent doucement mourir les pieds dans l’eau. C’est ici que les citadins de l’Ontario viennent changer d’air, loin de l’agitation de la ville. Pour les accueillir, chalets et locations émaillent les berges du lac sous le regard endormi de la pittoresque ville d’Orillia. Cette carte postale cache pourtant une histoire plus sombre. Sur les rives du lac Simcoe, aux portes d’Orillia, trônent les vestiges du Centre régional de la Huronie : un établissement, désormais fermé, destiné à interner les personnes ayant une déficience intellectuelle, où les résidents étaient victimes d’une profonde négligence et, dans de nombreux cas, d’actes continus de violence physique, sexuelle et émotionnelle.

Cette institution ouvre ses portes en 1876 sous le nom de « Orillia Asylum for Idiots ». Baptisée ensuite « Orillia Hospital School », puis Centre régional de la Huronie, elle est placée sous la houlette du gouvernement de l’Ontario dont la politique en matière de retard mental vise à contenir et à isoler les personnes considérées comme « arriérées », à la fois pour leur bien et pour celui de la société au sens large. Les objectifs de cette politique convergent plus tard avec ceux du mouvement eugénique qui se développe au Canada et qui prône l’internement et la stérilisation forcée des handicapés mentaux. Ouvert jusqu’en 2009, cet établissement aura accueilli des milliers d’Ontariennes et d’Ontariens. Malheureusement, l’héritage de cet établissement est resté en grande partie dans l’ombre et n’a donc pas reçu l’attention qu’il mérite, ni suscité comme il se doit l’indignation du grand public. De nombreuses personnes ont vécu, souffert et trépassé là-bas, emportant avec elles le récit des mauvais traitements qu’on leur a fait subir.

En 2012, j’apprends qu’un recours collectif a été intenté contre le gouvernement de l’Ontario au nom des survivants du Centre régional de la Huronie. En ma qualité de chercheuse, je m’intéresse au pouvoir de la narration pour recueillir des témoignages sociaux importants et protéger leur mémoire. C’est ce qui me pousse alors à prendre contact avec Jim et Marilyn Dolmage, les tuteurs à l’instance de deux des principaux demandeurs dans ce procès, Marie Slark et Patricia Seth. Mon aide est la bienvenue pour eux. Tout au long de la procédure, entamée en 2010, ces quatre personnes constatent le nombre d’histoires passées sous silence; elles sont prêtes à tout pour que ces héritages vivants ne soient plus ignorés ou ne tombent davantage dans l’oubli. Nous sommes tous d’accord sur un point : ce pan sombre de l’histoire ontarienne doit être préservé afin de ne pas répéter les atroces erreurs commises il n’y a encore pas si longtemps.

Carte postale représentant l’Orillia Asylum (Photo avec l’aimable autorisation de Katherine Rossiter)

Ensemble, nous mettons sur pied une équipe constituée de survivants du Centre régional de la Huronie, de chercheurs et d’alliés désireux de recueillir ces témoignages. L’affaire est réglée devant la justice en 2013 et, en 2014, notre groupe mène sa première action collective en retournant sur le site du Centre régional de la Huronie (aujourd’hui fermé définitivement au public). Pour ceux d’entre nous qui n’ont pas connu la vie là-bas, l’expérience est bouleversante. Les survivants qui nous accompagnent avancent en éclaireurs dans les couloirs sombres et délabrés de l’établissement, nous montrant où ils ont été détenus en isolement cellulaire pendant de longues périodes, où ils ont été frappés, violés, poussés à se blesser mutuellement, surmédicamentés, mal nourris et sanctionnés d’innombrables manières. Dans le cimetière, nous chantons en nous tenant par la main en hommage et à la mémoire de ceux qui ne sont pas sortis vivants de cet établissement et qui reposent désormais quelque part sous un amoncèlement de pierres tombales numérotées.

Année après année, nous avons pu reconstituer ce qu’était la vie au Centre régional de la Huronie et dresser un tableau inédit. Notre travail, chapeauté par les survivants, nous a permis de comprendre la dynamique des relations entre le personnel et les patients, l’omniprésence de la violence et les exigences imposées en matière de main-d’œuvre gratuite, de respect des règles comportementales, d’isolement social et de négligence profonde. Cela nous a été d’une grande aide pour comprendre comment et pourquoi la violence institutionnelle a pu s’installer de manière aussi systématique. Toutefois, ce travail s’est avéré extrêmement difficile à mener. Les survivants engagés dans notre projet ont apporté leur expertise et donné de leur temps sans compter, faisant preuve d’une volonté sans faille de révéler au grand jour les actes brutaux dont ils ont été victimes, même au détriment de leur propre équilibre émotionnel. Tous les témoignages n’étaient pas identiques : chaque personne a vécu l’incarcération à sa manièr, même si beaucoup de points communs sont ressortis. Difficile de ne pas se sentir anéantis à l’écoute de tels récits. Souvent, nous étions les premières personnes à recevoir ces confidences. Une tâche aussi cruciale qu’angoissante.

Notre équipe s’efforce depuis plusieurs années de faire connaître l’héritage du Centre régional de la Huronie de peur qu’il tombe dans l’oubli. Pour ce faire, nous avons organisé un spectacle, rédigé des articles, écrit un livre, et nous travaillons sur un projet patrimonial en ligne. Toutefois, c’est en grande partie la création du Huronia Speakers Bureau qui a rendu tout cela possible. Cette organisation rassemble les survivants qui souhaitent évoquer publiquement leur internement. Cette démarche est particulièrement importante dans la mesure où elle donne l’occasion au grand public d’entendre le témoignage direct des victimes et l’expérience difficile qu’elles ont vécue au Centre régional de la Huronie. Si cela ne guérit pas les profonds traumatismes de l’époque, cette tribune offerte aux survivants nous est bénéfique à tous.

Une entente de règlement conclue dans le cadre du recours collectif déposé contre l’Ontario par des anciens résidents du Centre régional de la Huronie a été approuvée par la Cour supérieure, le 3 décembre 2013.