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Voici notre patrimoine : petite histoire de l'identification

Les Pyramides de Giza, Le Caire, Égypte. (Avec l’aimable autorisation de Dena Doroszenko)

"« J’ai contemplé les murs de l’âpre Babylone, sur lesquels courent les chars, et le Zeus des rives de l’Alphée, ainsi que les Jardins suspendus, et le colosse d’Hélios, et l’imposant travail des hautes pyramides, et le gigantesque tombeau de Mausole. Mais quand je vis la demeure sacrée d’Artémis, qui s’élève jusqu’aux nues, tout le reste fut rejeté dans l’ombre et je dis : ‘Vois ! Mis à part l’Olympe, le Soleil n’a encore jamais rien contemplé de tel’. »"

(Antipater de Sidon, Anthologie palatine IX, 58)

Par

Sean Fraser

Les outils pour la conservation

Published Date: 06 mai 2010

Photo : Les Pyramides de Giza, Le Caire, Égypte. (Avec l’aimable autorisation de Dena Doroszenko)

Pourquoi fait-on des listes? Il s’agit d’une activité quotidienne, de celles que nous faisons tous sans même y penser. En pratique, nous établissons des listes pour nous rappeler des choses et pour les faire, qu’il s’agisse des courses, des achats de Noël ou des corvées domestiques. À plus large échelle, nous créons des listes plus complexes et plus importantes, détaillant par exemple les biens de notre foyer pour les assurances, ou les possessions que nous souhaitons léguer à la génération suivante.

Toutefois, au niveau de la collectivité, ces listes, parfois désignées inventaires, peuvent comprendre les bâtiments et les sites qui contribuent à définir notre paysage culturel et naturel. Ces inventaires permettent de garantir à la fois la commémoration et la mémoire de ces édifices et de ce qu’ils contiennent. Ce type de listes s’inscrit dans une longue tradition historique et joue un rôle central dans l’approche et la compréhension de notre relation au monde, depuis des siècles.

Des grands poètes épiques (Homère et Hésiode) aux pères de l’histoire et de la géographie (Hérodote et Strabon), les auteurs grecs adoraient faire des listes. C’est à Philon de Byzance et Antipater de Sidon, deux écrivains grecs du premier siècle avant Jésus-Christ, qu’on attribue généralement la paternité commune de la liste des sept merveilles du monde antique : s’il s’agit peut-être là du plus célèbre des inventaires de sites, beaucoup d’autres listes ont été élaborées par les auteurs anciens.

Dans sa description de la Grèce du IIe siècle, Pausanias dresse l’inventaire des attractions architecturales qu’il croise à l’occasion de ses voyages. Nombre de ces comptes rendus ont disparu, mais il nous reste encore parfois la mention de certains sites : par exemple, le Sérapéum de Saqqarah, identifié par Strabon au premier siècle apr. J.-C., est redécouvert par l’égyptologue Mariette en 1850. Avec le déclin de l’empire romain et l’instabilité croissante sur les plans militaire et politique en Occident, la motivation et les occasions littéraires en faveur d’un enregistrement des monuments évoluent profondément sous l’influence de deux religions émergentes : le christianisme et l’islam.

Beaucoup de religions partagent l’idée de pèlerinage, mais le phénomène se développe jusqu’à connaître un raffinement et une vogue sans précédent dans l’Occident chrétien au cours du Moyen Âge. Au XIIe siècle, on reconnaît plus de 10 000 destinations religieuses en Europe et en terre sainte, toutes raccordées par un réseau de trajets bien organisé. Aujourd’hui, nous sommes tentés de qualifier ce phénomène de tourisme religieux; dans le contexte de l’époque, cette culture massive du pèlerinage est néanmoins vécue comme transcendante, profondément spirituelle, et occupe une place centrale dans la vie quotidienne. Approcher soi-même les reliques et visiter les lieux saints constituent une expérience précieuse sur les plans contemplatif, spirituel et religieux. Les pèlerinages, dont les plus importants ont pour destination la Mecque et Jérusalem, durent parfois des années, dans des conditions extrêmement difficiles et risquées.

Le canal Rideau, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, Ottawa (© Tourisme Ontario 2010)

Avec l’augmentation du trafic des pèlerins, des communautés se forment autour de ces lieux sacrés, en développant l’hébergement, la sécurité, le commerce et parfois des édifices extravagants et spectaculaires. Ces sites sont souvent construits sur d’anciennes ruines de manière à capitaliser l’autorité politique et religieuse. On élabore des guides et itinéraires pour permettre d’identifier les destinations principales, encourager la dévotion et parfois même aider les pèlerins au niveau logistique, avec des indications sur les transports et les lieux de restauration.

Dès le début, les lieux de pèlerinage entrent en compétition en termes de prestige et pour être mentionnés dans les différents itinéraires publiés. Parmi les plus célèbres de ces itinéraires figurent ’Itinerarium Burdigalense (333 apr. J.-C.), le Liber Sancti Jacobi (XIIe siècle) et l’Itineraries de William Wey (1458 apr. J.-C.). La publication de ces trajets et des sites religieux qui les jalonnent encourage le pèlerinage tout en enrichissant les connaissances médiévales en géographie, science et histoire. En outre, les populations sont ainsi exposées à de nouvelles idées et à d’autres cultures.

Tout au long de la Renaissance et pendant l’âge des Lumières, le voyage personnel ainsi qu’un intérêt renouvelé pour l’antiquité dominent la vie intellectuelle occidentale. Une vogue lancée au XVIIe siècle et culminant au début du XIXe veut que tout Européen bien né et en possédant les moyens aille compléter son éducation en faisant le tour du continent et en s’immergeant dans l’art, l’architecture et la littérature antiques. Ces « grands tours » sont ponctués par certaines destinations typiques (comme Rome, Venise, Athènes, Florence, Vienne, etc.) et par les œuvres d’art, monuments et ruines auxquels on accorde alors une valeur artistique, historique et architecturale.

Bien que souvent anecdotiques et personnelles, ces listes ont beaucoup d’influence. Les peintures, publications et gravures architecturales sont produites en grande quantité pendant la seconde moitié du XVIIIe et le début du XIXe siècle : même celui qui ne peut pas s’offrir les destinations du grand tour peut acquérir des reproductions des attractions importantes et ainsi se poser en collectionneur de goût. Les itinéraires de voyage évoluent vers des inventaires des monuments reconnus et, finalement, d’œuvres d’art. Les publications romantiques de Piranesi (Vedute, 1745), les dessins techniques de Stuart et Revett (Antiquités d’Athènes, 1755) et les scènes urbaines de Rigaud, Panini et Canaletto sont extrêmement populaires, influençant fortement l’architecture de l’époque.

Ce lieu de pèlerinage situé au sommet de la montagne Djebel Haroun en Jordanie est célébré comme la tombe d’Aaron, frère de Moïse. (Avec l’aimable autorisation de Sean Fraser)

Ce lieu de pèlerinage situé au sommet de la montagne Djebel Haroun en Jordanie est célébré comme la tombe d’Aaron, frère de Moïse. (Avec l’aimable autorisation de Sean Fraser)

Avec l’avènement de la révolution industrielle et de la recherche scientifique, l’intérêt pour le passé trouve un nouveau souffle avec une approche plus rigoureuse et académique. Les voyages devenant plus accessibles et la stabilité politique aidant, le tourisme culturel s’ouvre à un public beaucoup plus vaste. Le culte de l’empirisme naissant se traduit par une fascination de la société occidentale pour l’identification, le catalogage et la classification de toutes les choses : dans la seconde moitié du XIXe siècle, des domaines comme l’histoire naturelle, la botanique, la génétique, la géologie, la philologie, ’égyptologie, l’assyriologie, l’anthropologie et l’archéologie voient le jour ou sont révolutionnés par une approche scientifique.

Néanmoins, les monuments et sites anciens sont soumis à une menace de destruction croissante face à l’urbanisation galopante et au développement rapide accompagnant l’industrialisation. Heureusement, cette époque voit aussi l’apparition du mouvement de conservation de l’architecture, représenté par la création de la Society for the Preservation of Ancient Buildings (Société pour la préservation des bâtiments anciens, 1878), en Angleterre. Parallèlement à cette démarche de collecte et d’analyse se développe le besoin de présenter les trouvailles au public, qui entraîne la fondation de la plupart des musées modernes : après tout, ces immenses collections de pièces issues du monde entier doivent bien être emmagasinées quelque part.

Au Canada, on observe des inventaires dont la Commission géologique du Canada (1842) et la création d’institutions comme le Musée d’histoire naturelle et des beaux arts (Museum of Natural History and Fine Arts, 1857), précurseur du Musée royal de l’Ontario (1912). La Commission des lieux et monuments historiques du Canada (1919) élabore le premier inventaire d’envergure portant sur notre patrimoine culturel lancé par les pouvoirs publics. En Ontario, l’organisme équivalent est alors la Commission des sites archéologiques et historiques de l’Ontario (1954), à laquelle succède la Fiducie du patrimoine ontarien. De 1968 à 1987, le Département des Affaires indiennes et du Nord canadien gère l’Inventaire des bâtiments historiques du Canada, qui recense des milliers de sites patrimoniaux importants et pose les premiers jalons des inventaires locaux appelés à suivre. À l’échelon international, la Convention du patrimoine mondial est ratifiée en 1972 et se traduit par la création de la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Pour boucler la boucle, en 2007, Radio-Canada reprogramme Les sept merveilles du Canada; le public vote pour y inclure les chutes Niagara et le Parc provincial Sleeping Giant.

Les majestueuses chutes Niagara, l’une des sept merveilles du Canada. (© Tourisme Ontario 2010)

Aujourd’hui, nos inventaires revêtent de nombreuses formes. La Fiducie du patrimoine ontarien répertorie plus de 1 600 sites d’intérêt patrimonial dans la province, y compris des propriétés de la Fiducie, des servitudes protectrices du patrimoine détenues par la Fiducie et des sites signalés à travers le Programme des plaques provinciales. Environ 20 000 biens désignés aux termes de la Loi sur le patrimoine de l’Ontario sont inscrits dans un registre. Enfin, au plus près de la population et plus concret, il existe aussi un inventaire moins formel des sites participant au festival Portes ouvertes Ontario qui a lieu chaque année dans la province. En 2009, ce programme populaire s’est intéressé à 1 203 sites, tant nouveaux qu’anciens, dans le cadre de 48 groupes d’événements. Plus de 490 000 personnes ont fait halte aux Portes ouvertes Ontario dans le cadre de leur propre « grand tour » ou de leur pèlerinage.

Bien que certaines provinces disposent d’inventaires exhaustifs pour aider les collectivités à identifier et préserver leur patrimoine culturel, cette approche proactive demeure assez nouvelle. La plupart des régions de l’Ontario n’ont pas fait l’objet d’une enquête complète ou les résultats de ces études ne sont pas encore publiés. On a cependant pu constater un certain nombre de succès comme le programme des ponts patrimoniaux provinciaux (Provincial Heritage Bridge Program, 1983), l’inventaire des gares ferroviaires mené par la Fiducie du patrimoine ontarien (Inventory of Railway Stations, 1984), et l’étude des tribunaux, bureaux d’enregistrement des actes et prisons effectuée par la Société immobilière de l’Ontario (2005). Plus récemment, la Fiducie a développé un projet concernant les lieux de culte de l’Ontario, visant à constituer un inventaire thématique exhaustif permettant de faire évoluer notre compréhension de l’histoire de la province et de son patrimoine religieux. Le ministère des Richesses naturelles accueille également un Centre d’information sur le patrimoine naturel qui contribue à identifier et protéger la diversité des espèces et des écosystèmes de l’Ontario.

Nous avons des enseignements à tirer de l’histoire des inventaires. Les inventaires du patrimoine doivent nous encourager à voyager et chercher des liens personnels avec des endroits particuliers, et ne pas accorder la priorité à l’imitation ou au remplacement de notre patrimoine. Découvrir des lieux inconnus produit une expérience essentielle à notre éducation collective. Les listes nous font agir, nous rendent fiers de nos réussites et, espérons-le, avides d’apprendre davantage. La curiosité mène à l’exploration, à la découverte et à la compréhension.

Les inventaires du patrimoine exhaustifs stimulent le sens critique en permettant de comparer : sans comparaison, impossible de déterminer la valeur relative des choses. Sans cette valeur, impossible de planifier la préservation. Et si nous ne préservons rien, nous ne pouvons pas réhabiliter, commémorer et partager notre patrimoine avec ceux qui nous succèdent.