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Kit Coleman : pionnière du journalisme

Kathleen « Kit » Blake Coleman.

Par

Barbara Freeman

Le patrimoine des femmes, La communication

Published Date: 20 mars 2019

Photo : Kathleen « Kit » Blake Coleman. Photo : The Carbon Studio – Bibliothèque et Archives Canada, PA-164916

Kathleen Blake Coleman, que son lectorat connaît sous le surnom de « Kit », se détache du lot des journalistes ontariennes de son époque par son talent manifeste, son style vivant et sa propension à voyager et à rapporter depuis l’étranger, notamment de Cuba pendant la guerre hispano-américaine de 1898. Née en 1856 dans le comté de Galway, en Irlande, de fermiers tirant le diable par la queue, elle reçoit néanmoins une très bonne éducation. Comme le veut une pratique alors courante en Irlande, sa famille arrange son mariage avec un homme plus âgé, mais fortuné. Ce dernier ayant toutefois omis d’assurer sa subsistance dans l’éventualité de son décès, la jeune veuve immigre au Canada au début des années 1880, en quête d’une nouvelle vie. À Toronto, elle survit à une deuxième union malheureuse avec un vendeur itinérant, ayant engendré un fils et une fille dont elle pourvoit aux besoins en tant que parent unique. Elle commence à travailler pour le Toronto Daily Mail, qui la recrute en 1889 en qualité de rédactrice de sa nouvelle page « Woman’s Kingdom » (le royaume de la femme).

Kit est une des premières femmes à tirer parti d’une période de forte croissance de l’industrie de la presse. Les entreprises, petites comme grandes, génèrent la publicité qui finance les quotidiens, la technologie utilisée pour les produire devient plus sophistiquée, et le gouvernement de l’Ontario souligne à quel point il est important d’aller à l’école et de savoir lire et écrire, ce qui fait qu’un nombre croissant de personnes les lisent, décuplant le tirage. Cependant, l’espace qui se crée pour les femmes journalistes dans les journaux est sexospécifique, dans la droite ligne de la pensée populaire selon laquelle les femmes excellent naturellement dans la sphère domestique et devraient s’y cantonner. Les pages féminines sont le fruit de décisions commerciales prises par les propriétaires pour attirer les lectrices et les annonceurs faisant la publicité des produits ménagers qui satisfont à leurs besoins.

Les emplois liés aux pages féminines attirent des femmes intelligentes et éduquées dont les véritables centres d’intérêt ne se limitent pas aux astuces ménagères, aux recettes de cuisine et aux conseils relatifs à l’éducation des enfants. Nombre d’entre elles tentent d’écrire sur des sujets sortant de la sphère domestique, avec plus ou moins de succès en fonction du degré d’opposition auquel elles font face de la part de leurs rédacteurs en chef, annonceurs et lecteurs des deux sexes. La mode est le thème que Kit affectionne le moins; lorsqu’elle y parvient, elle préfère écrire sur la politique, les affaires, la science et les enjeux sociaux. Elle lance également une populaire rubrique de conseils. Forte de ses adeptes aussi bien féminins que masculins, elle survit à la fusion avec un autre journal torontois en 1895 pour former le Mail and Empire.

Édifice Mail and Empire, à l’angle nord-ouest des rues Bay et King, Toronto. Photo : City of Toronto Archives.

De temps à autre, Kit arrive à s’extirper de la sphère féminine en couvrant des affaires judiciaires à scandale très médiatisées, et en voyageant à l’étranger avant de conter ses aventures. Elle ose notamment se rendre à Cuba pendant la guerre hispanoaméricaine de 1898 en qualité de correspondante de guerre accréditée – une première pour le gouvernement américain, apparemment. Ce coup visant à augmenter le tirage et à attirer des lecteurs lui vaut un lectorat international. Opposé à sa présence, le commandement de l’armée sur le terrain la consigne en Floride jusqu’à ce qu’elle parvienne à se rendre à La Havane par ses propres moyens alors que le conflit touche à sa fin. N’écoutant que son courage, elle fait un récit émouvant de la destruction qu’il occasionne sur les terres comme sur les individus, y compris les soldats. Elle ne comptait pas parmi les partisans de la guerre.

Peu après son retour de Cuba, elle se marie une troisième fois et emménage avec son charmant époux, le Dr Theobald Coleman, à Copper Cliff dans le Nord de l’Ontario, où elle est embauchée par la Canadian Copper Company. Dans ses écrits, elle rapporte qu’elle l’aide à soigner des mineurs blessés et à enrayer une épidémie de variole en prônant la quarantaine, une publicité qui n’est appréciée ni par la ville ni par la société. Citadine dans l’âme, elle n’y était de toute manière pas vraiment heureuse, et les Coleman déménagent à Hamilton après le renvoi du docteur par la société.

Source d’inspiration pour les jeunes journalistes, Kit Coleman accepte d’être la première présidente du Canadian Women’s Press Club, fraîchement créé en 1906. Elle estime qu’à travail égal, les femmes, mariées ou non, méritent un salaire égal et qu’elles ont le droit de subvenir à leurs propres besoins, au cas où leur mariage péricliterait ou leur mari viendrait à mourir. Au grand dam de certaines de ses collègues plus féministes, elle ne milite pas en faveur du controversé droit de vote pour les femmes, fort probablement en raison du positionnement éditorial adverse du Mail and Empire. Dès 1911, cependant, lorsque le mouvement des suffragettes gagne du terrain en Ontario, elle lui accorde un soutien de principe.

À peu près au même moment, elle se dispute avec sa direction en raison de sa charge de travail et de son salaire inégaux, puis entame une nouvelle carrière en tant que journaliste pigiste, vendant ses chroniques à droit d’auteur à des journaux populaires de toute la province. Hélas, après ses aventures cubaines, elle n’a plus une santé de fer. En 1915, elle meurt d’une pneumonie à l’âge de 59 ans, figure pionnière parmi ses paires, inspirant des générations de femmes journalistes à poursuivre la lutte pour obtenir le respect de l’industrie de la presse.