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L’écho de l’argile – créativité et patrimoine vivant

Creation Twins, une aquarelle de l’auteur, illustre le concept haudenosaunee de la création.

"Quand nous bougeons les pieds en suivant ce rythme, nous sommes en harmonie, au sens propre comme au sens figuré, avec les battements de coeur de la terre."

Rick Hill

Par

Rick Hill

Le patrimoine immatériel, Le patrimoine autochtone, Les arts et la créativité

Published Date: 08 sept. 2017

Photo : Creation Twins, une aquarelle de l’auteur, illustre le concept haudenosaunee de la création.

Il y a quelques décennies, j’ai été témoin d’un débat amical entre un historien blanc et un ethnologue autochtone. L’historien réputé, qui avait des airs du général américain George Armstrong Custer, discourait sur l’importance de la rigueur dans les études, l’éthique professionnelle et la nécessité de considérer à la fois les points de vue émique (de l’intérieur) et étique (de l’extérieur) dans les écrits sur l’histoire autochtone. Se montrant un peu impatient, l’érudit autochtone somma l’historien de sortir des bibliothèques pour entrer dans les communautés où s’épanouissait véritablement la culture. L’homme ressemblant à Custer se raidit, redressa la tête et lança : « Vous saurez que la bibliothèque est ma culture. »

Des cris d’approbation fusèrent du public et certains rirent de cette polarité ironique concernant le savoir que leur débat mit en lumière. Tout semblait trop parfait. Des Caucasiens ont leurs bibliothèques, leurs galeries d’art, leurs musées et leurs universités, qui conservent un savoir collectif. Les peuples autochtones ont leurs récits oraux, leurs pratiques coutumières, leurs systèmes de croyances et leurs arts traditionnels, et font de leurs souvenirs personnels les gardiens du savoir de leurs sociétés. Jamais les deux univers ne se rejoindront.

Nous avons tendance à voir l’art comme une manifestation tangible de la culture. Les sociétés conçoivent des oeuvres pour fournir des preuves de leur identité collective ou de réactions individuelles à la collectivité. Nous sommes portés à associer ces créations à la culture matérielle afin de les distinguer des beaux-arts. Il nous arrive aussi de penser que la philosophie, la rhétorique et la science sont des aspects intangibles d’une culture. C’est ce que nous désignons par le concept de propriété intellectuelle ou culturelle. Les deux formes d’expression culturelle sont importantes pour façonner nos visions du monde, nos identités et, peut-être, nos destinées.

Pot en argile oneida, orné de figures distinctives à chaque angle supérieur

Pot en argile oneida, orné de figures distinctives à chaque angle supérieur

Lorsque des Mohawks se saluent une première fois, ce qu’ils se disent pourrait à peu près se traduire en ces mots : « De quel type d’argile proviens-tu? » Cette formule s’apparente à une autre : « D’où venez-vous? ». Toutefois, comme le récit de la création mohawk raconte que les premiers humains ont été conçus dans l’argile de la terre, cette salutation a un sens plus profond. Elle est une façon de reconnaître le récit de la création.

Parmi les réponses possibles figure celle-ci : « Je suis des loups d’argile de la vallée des Mohawks. » Cela signifierait une appartenance au clan du loup, et non à ceux de l’ours ou de la tortue, au sein de la nation mohawk. On peut aussi en déduire que les Mohawks d’aujourd’hui sont génétiquement liés à l’argile à partir duquel leurs ancêtres ont pris leur essor – la vallée des Mohawks près d’Albany, New York. De plus, cela signifie que, comme les ancêtres mohawks sont enterrés dans les bras aimants de la Terre mère depuis des siècles, l’argile est véritablement constituée des restes recyclés de tous ceux qui ont vécu ici avant. La chair humaine se désintègre pour se réintégrer à l’argile. Toute vie devient une source d’énergie pour l’esprit de la terre.

Aussi, lorsque les artisans mohawks prennent une motte d’argile dans le sol et la façonnent pour en faire une éventuelle marmite, ils tiennent entre leurs mains de la terre « vivante ». Cette terre est malléable. Elle se transforme au contact de la main de l’artisan, en douceur. Un pot en céramique devient donc un proche lointain, qui reprend vie dans un objet utile. Cette notion diffère d’une autre, visant à expliquer comment le savoir ancestral est source de vitalité. La chair devient terre. La terre produit l’argile. L’argile prend la forme d’un récipient. Le récipient sert à la préparation d’aliments. Les aliments nourrissent les humains, de même que les minéraux présents dans l’argile servant à cuire les aliments. Et non, ce n’est pas du cannibalisme, si vous commenciez à le penser! Voyez plutôt cela comme un processus de recyclage de l’énergie provenant d’ancêtres.

Ce qui distingue les êtres humains des pots en terre, c’est l’énergie vitale qui nous a été insufflée par le Créateur. C’est ce qui anime nos corps. C’est aussi ce qui nous permet de penser, de ressentir et de concevoir, et de voir les aspects cachés de la genèse.

Il ne faut pas en conclure que le pot en céramique est « mort ». Loin de là. Il a sa propre force vitale – un esprit vivant qui peut communiquer avec ceux qui sont prêts à le recevoir. Il ne peut pas se recréer ou modifier sa forme, mais il parvient à stimuler l’esprit humain afin que cela se produise. L’art ancien inspire des formes nouvelles. Le pot en argile existe en soi. Il concrétise sa destinée avec l’aide des mains de son artisan. Il est le fruit de la collaboration entre l’humain et la terre.

Coiffure « gustoweh » sénéca des années 1870, portée par Solomon O’Bail.

Les traditions orales des Haudenosaunee font mention d’un moment important lors de la création du monde. Une femme enceinte est tombée du ciel et a été placée sur le dos d’une tortue géante. Un minuscule rat musqué a plongé au fond de l’océan pour en retirer un petit tas de boue. La magie a opéré dès que cette boue a été déposée sur le dos de la tortue. La boue s’est mise à bouger.

La Femme du Ciel s’est mise à danser en cercle, en sens inverse des aiguilles d’une montre, aplatissant et élargissant l’argile sous ses pieds pour façonner ce que nous appelons l’île de la Grande Tortue, qui deviendra plus tard la Terre mère à l’origine des êtres humains et de tous les végétaux, oiseaux, animaux, arbres et plantes médicinales.

Quand nous pratiquons des danses cérémonielles de nos jours, nous suivons la direction prise par la Femme du Ciel lors de son premier voyage sur l’île de la Tortue. Pour rendre grâce, nous donnons vie au récit de la création par nos danses, les plus sacrées d’entre elles au rythme d’un hochet fait dans la carcasse d’une chélydre serpentine, elle-même symbole de la terre.

Quand nous bougeons les pieds en suivant ce rythme, nous sommes en harmonie, au sens propre comme au sens figuré, avec les battements de coeur de la terre. Il est difficile de décrire ce qu’on ressent au milieu de danseurs, avec des chanteurs au centre, dans une ronde ou deux de femmes avançant dans la direction empruntée par la Femme du Ciel vers l’île de la Tortue, qu’entourent des hommes et où vont librement les enfants. Tous se rejoignent dans leur coeur et leur esprit, exprimant toute leur reconnaissance sous la forme d’une grande danse. Passe alors le courant avec les ancêtres, qui ont déjà exécuté la même danse, et avec d’innombrables générations de chanteurs, qui ont entonné les mêmes paroles, et monte alors le sentiment d’attachement aux éléments qui font de la création un lieu sacré. Tout semble là, présent, dans ces danses. Il s’en dégage quelque chose que ni la peinture, ni la sculpture, ni l’image vidéo, ni l’écriture ne parviennent à capter fidèlement.

Il faut y être et y prendre part pour comprendre ce que c’est. Il nous est demandé de revêtir nos plus beaux vêtements pour danser. Quel spectacle saisissant de voir les femmes littéralement enveloppées dans leur culture! Certaines ajoutent des motifs perlés symboliques de la création sur leurs jupes. C’est la jonction entre les cultures verbale et visuelle. Les délicats motifs perlés évoquent un cosmogramme (mandala) – une représentation graphique de notre univers. À la vue de ces symboles, la compréhension de l’être se réaffirme.

Certaines broderies perlées sont réalisées avec une plus grande expertise ou arborent des motifs plus complexes. D’autres se distinguent par leurs couleurs harmonieuses. Il n’y en a jamais deux pareilles. Pourtant, elles tissent ensemble une immense trame narrative. Au moment de la danse, les différences de perlage n’ont aucune importance. Ce qui compte, c’est le spectacle donné alors que sont exécutées les danses circulaires. Les parures perlées semblent avoir été conçues pour ce moment précis, qui se vit durant les chants. Elles reprendront lentement leur forme plus statique à mesure que la cérémonie cessera. Un peu comme les cycles annuels de la nature...

Les plumes sur la coiffure masculine appelée « gustoweh » offrent un tableau similaire. Les plumes de dinde, de faucon et d’aigle, et leurs motifs, s’entremêlent d’une façon particulière lorsque les hommes dansent. Les grandes plumes d’aigle dominent et virevoltent comme des oiseaux en tournoiement. Tandis que les danseurs ondulent des épaules et secouent la tête, les plumes paraissent entraînées dans une danse.

Pendant un bref moment, tout semble parfait. Personne ne veut interrompre la danse, dont la vibration anime les coeurs et unit les esprits. C’est dans ces instants fugaces que chacun et chacune comprennent ce que signifie être « Haudenosaunee ».

Nous monterons ensuite dans nos voitures pour retourner dans nos maisons unifamiliales. Nous retournerons au travail, à notre quotidien civilisé, sur les bancs de l’école ou dans les manifestations de la rue. Mais nous porterons en nous le souvenir de ce moment. Nous porterons en nous la mémoire des ancêtres. Nous porterons en nous la pensée de notre Mère, la terre. Les souvenirs de perles et de plumes nous habiteront, et ils nous porteront à leur tour dans les méandres d’un mode de vie non autochtone. Nous sommes reconnaissants pour ces moments de clarté.